Janette Bertrand vous répond : lettres tirées de son courrier du cœur (partie 3 de 4)

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« La vie est-elle si morne, si décevante,
Qu’il faille attendre,
Toujours attendre?
Tenir le bonheur au bout d’un fil,
Et passer sa vie à tirer sur le fil?
— Janette Bertrand, Attente

Comme vous le savez maintenant (puisque je le répète depuis une semaine!), le Théâtre ESPACE GO rendra hommage à Janette Bertrand au début juin, lors de sa soirée-bénéfice annuelle.

Je trouvais cependant qu’attendre un mois pour honorer Mme Bertrand, c’était trop long. Donc, depuis la semaine dernière, des lettres authentiques (datant des années 50) tirées du courrier du cœur de Janette Bertrand et les réponses de celle-ci sont publiées sur le blogue. Vous avez d’ailleurs été très nombreux à lire les trois lettres précédentes : « Je voudrais me guérir »« Ma future belle-mère pense autrement » et « Ma femme fait tout, à part de s’occuper de son mari ».

Aujourd’hui, les lettres sont plus dramatiques. Les auteurs sont deux jeunes adultes qui manquent de confiance en eux et surtout, qui désespèrent de ne jamais connaître l’amour. Heureusement, Janette trouve les mots pour les rassurer (même si elle est un peu dure) et, disons-le, remettre Dieu à sa place!

Enfin, pour plus de réalisme et de plaisir, voici un petit truc suggéré par un ami : lisez ces lettres en adoptant mentalement une bonne vieille voix des années 50. Vous savez, celle de votre grand-père, par exemple. C’est un peu l’équivalent des lunettes 3D au cinéma.

Bonne lecture chers amis!

« J’ai le front très haut, très large »

Je suis un jeune homme qui aura bientôt 20 ans. Je mesure 5’9”, j’ai mauvaise haleine et le front très haut. Je ne parle pas aux autres, car j’ai peur qu’ils s’éloignent de moi, repoussés par ma mauvaise haleine. J’ai le front très haut, très large. On dit que c’est un signe d’intelligence, mais je vous dis que je m’en fiche pas mal du signe. J’aurais voulu avoir un front bas, c’est-à-dire les cheveux assez bas sur le front et les tempes, comme les ont mes camarades de bureau. Le front haut, ce n’est pas tout, ah! non. Les cheveux me tombent abondamment. J’ai l’air d’un chauve, enfin… presque. Je suis très malheureux à cause de cela, je ne sors jamais, n’ai aucun ami ni amie, j’ai honte de moi. Croyez-vous que Dieu me fasse tomber les cheveux pour me faire savoir que je dois quitter le monde et me faire religieux? Quelquefois je me console en me disant que c’est la volonté de Dieu, mais tout aussitôt après, je retombe dans mes pensées écrasantes, car je pense à mes cheveux et à mon haleine.

Solitaire malheureux

Janette Bertrand Opinions de femmes À la folie © Georges Lauda

Vous êtes si orgueilleux que vous pensez que Dieu occupe ses loisirs à faire tomber vos cheveux un par un. Voyons, vous n’êtes pas le seul à avoir le front haut. Vous faites même partie de la moyenne. Au lieu de voir le doigt de Dieu dans votre calvitie naissante, pensez à ce mot : « Aide-toi et le Ciel t’aidera. » Pour vous aider, consultez soit une clinique capillaire, soit un dermatologiste, puis regardez vraiment autour de vous. Certes, il y a des garçons aux belles chevelures, mais il y a tous les autres qui, comme vous, vers l’âge de 20 ans, commencent à devenir chauves. Regardez-les eux aussi, et comptez-vous chanceux de n’avoir qu’un front haut, tant d’autres sont aveugles ou sourds ou laids ou infirmes. On n’a pas le droit de gâcher sa vie pour un si petit défaut physique. Quant à votre haleine, il faut consulter un médecin et tuer la mauvaise haleine en prenant régulièrement des pilules de chlorophylle. Il y a des remèdes à tous les maux et les vôtres sont minimes. Allez donc visiter l’hôpital des vétérans où sont les grands blessés, les infirmes, les défigurés, vous n’oserez plus vous faire de bile pour 4 cheveux envolés au vent. Je vous soupçonne d’aimer être malheureux et de cultiver vos petits malheurs comme des fleurs précieuses. Attention! Si vous ne réagissez pas, vous deviendrez neurasthénique. Pensez moins à vous, plus aux autres, ça vous aidera.

Janette, 1959

« À l’âge de douze ans, j’ai eu un malheur »

Janette Bertrand Opinions de femmes Beaucoup © George LaudaÀ l’âge de douze ans, j’ai eu un malheur alors que je ne savais rien des choses de la vie. Ma mère ne m’a jamais parlé de rien car elle était un peu scrupuleuse. Elle nous cachait toujours ça et on l’a appris ici et là. Je n’ai pas recommencé depuis, mais je me tracasse beaucoup, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne trouve rien de drôle. On me dit souvent que je suis bête, je ne suis pas capable de me maîtriser. Je suis triste, ma santé s’en ressent, j’ai des boutons et des marques et on m’a beaucoup disputée pour ça. Je n’ose pas trop me montrer, ça me gêne. Dites-moi un bon mot d’encouragement, s.v.p. Aujourd’hui, j’ai 18 ans et j’en souffre encore. Je reste à la maison pour aider ma mère et je m’ennuie beaucoup. Aussitôt que je vois un beau garçon, je pense à lui et je me dis que je ne pourrai jamais me marier et ça me fait beaucoup de peine. Je pleure le soir avant de m’endormir et il me semble que, si j’avais quelqu’un à qui me confier, ça me ferait du bien.

Rin-Tin-Tin

Beaucoup de jeunes filles souffrent comme vous d’une faute passée. Examinons ce grand malheur! N’est-ce pas plutôt une sottise qu’un malheur? Puisque vous étiez ignorante, que vous ne saviez rien de la vie, votre faute au point de vue péché n’est pas bien grave. Rappelez-vous votre petit catéchisme : « Pour faire un péché mortel il faut : 1) connaissance suffisante. » Voyons! Oubliez-la cette bêtise puisque vous n’en étiez pas tout à fait responsable. Êtes-vous plus sévère que le prêtre qui vous a, je suppose, déjà pardonnée? Et puis, vous n’êtes pas la seule à avoir fait des sottises à 12 ans. La curiosité et l’ignorance sont alors les seules coupables. Je vous soupçonne de chérir votre malheur parce qu’il vous donne un bon motif pour vous apitoyer sur vous-même, vous refermer sur vous-même. C’est pour la même raison que vous entretenez vos boutons; pour avoir un motif pour vous cacher loin du monde. Voyons, si vous le vouliez, vous pourriez être heureuse. Dans votre cas, il s’agit de vouloir : vouloir oublier le passé qui, entre vous et moi, n’est pas bien terrible; vouloir guérir vos boutons en n’y touchant pas, en consultant un dermatologiste et en mangeant mieux. Vouloir, voilà la clef de votre bonheur. Persuadez-vous que vous n’êtes ni plus bête ni plus laide que les autres. Souriez souvent. Occupez-vous des autres. Pensez moins à vous et, un jour, l’amour vous tendra les bras. Je ne vois pas pourquoi vous ne trouveriez pas à vous marier. S’il fallait être vierge pour se marier, il y a bien des foyers heureux qui ne se fondraient pas.

Janette, 1959

Une calvitie naissante niche sur votre tête? Je vous comprends donc. Rappelez-vous qu’il y a de l’espoir. Parole de Janette.

Les deux dernières lettres de la série seront mardi prochain.

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Les lettres et les réponses sont tirées de Bertrand, Janette. 1959. Opinions de femmes. Montréal : Éditions Beauchemin, 127 p.
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3 Commentaires

  1. Un sujet dont j’aimererais parler, c’est que à l.âge de la cinquantaine et à la retraite,,,Un couple qui travaille chacun de leur côté arrive un temps ou il faut qu’ils vivent ensemble. Comment fait on pour s’endurer ? comment fait on pour vivre ensemble tous les jours sans se piler sur les pieds ? comment fait on pour se faire une vie du matin au soir et week end. Moi j’ai bien de la difficulté à prendre cette routine. Je dirais même que ça me pèse tellement que j’arrive même à détester mon conjoint et ça m’étouffe….J’aimerais avoir une opinion là dessus. Merci

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    • Hubert Larose St-Jacques

       /  25 juin 2013

      Bonjour Monique,

      Tout d’abord, merci d’avoir partagé vos questionnements sur la vie de couple. C’est apprécié.

      Les lettres (authentiques) et les réponses de Janette Bertrand publiées ici sont tirées du courrier du cœur qu’elle tenait dans les années 50 et 60. Si elles ont été reproduites sur le blogue du Théâtre ESPACE GO, c’est que nous avons rendu hommage à Mme Bertrand il y a quelques semaines. Cela se voulait un clin d’œil à la vie et à la carrière de cette grande dame.

      J’aimerais pouvoir vous aider en répondant à vos questions, mais je dois avouer que je n’ai pas l’expertise de Janette pour bien vous conseiller. Cependant, je suis convaincu qu’il existe des livres pertinents qui abordent le sujet de la vie de couple à la retraite. L’opinion d’un(e) psychologue ou d’un(e) sexologue pourrait également vous éclairer.

      Au plaisir,

      Hubert

      Répondre
  1. Authentiques lettres tirées du courrier du cœur de Janette Bertrand

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