Autour de l'écriture de Rémi De Vos

Entretiens entre Ginette Noiseux et les cinq actrices de la pièce SEXTETT

Propos recueillis par Johannie Deschambault

 

 

Anne-Marie Cadieux  / CLAIRE

 

« Tu veux faire un enfant maintenant? » Claire

 

Ginette Noiseux :

Quand ESPACE GO t'a proposé le projet de partir en France pendant trois mois, ton agenda était super chargé. La décision n'a sans doute pas été facile à prendre. Un ami comédien t'a dit : « Si on a choisi de faire ce métier-là, c'est pour vivre ce type d'aventures ».

 

Anne-Marie Cadieux :

Oui, il n'y a pas beaucoup de métiers qui permettent de recevoir des propositions comme celle-là. C'est une expérience exceptionnelle pour une actrice québécoise, parce que c'est très rare. C'était la première fois pour moi que j'étais invitée au sein même d'une équipe française, et ce, même si j'ai déjà joué en France avec Robert Lepage et avec le TNM, entre autres. C'est séduisant, pour une comédienne. L'équipe avec laquelle on a travaillé nous a accueilli Marie-France Lambert et moi à bras ouverts dès notre arrivée. Ce n'est pas négligeable. Imagine si on était arrivées et qu'il y avait eu des doutes. Ou si on nous avait regardées de haut. Non, nous sommes arrivées et tout de suite nous faisions partie de la troupe.

 

G.N. :

Vous alliez aussi rejoindre une troupe de comédiens qui sont de grandes pointures.

 

A.M. :

Oui, j'y ai pensé beaucoup plus tard. Le groupe d'actrices dans SEXTETT est fort et c'est très agréable. Ce qui est particulier dans cette pièce-là, c'est que les actrices ne jouent pas ensemble. Chacune a une partie avec Micha Lescot, qui est comme un soliste au cœur d'un orchestre. Alors, pour moi, la rencontre des actrices est une rencontre humaine d'abord, et une aventure artistique de haute voltige. Seulement, si on a toutes défendu des rôles plus grands, l'expérience vient ici nous permettre de ne pas dérailler, ce qui est très important pour SEXTETT.

Je dois dire que Rémi De Vos a réussi le pari de donner à chacune quelque chose d'intéressant. Ça a dû être très difficile d'écrire un « premier rôle » pour cinq comédiennes! Chacune, à différents degrés, a quelque chose à défendre, un univers, un morceau qui se distingue des autres. Même en ayant un temps de scène qui n'est pas énorme, on a quand même des identités, quelque chose à jouer. Et c'est ce qu'on cherche dans le fond comme actrice.

Mon personnage de Claire a l'air de sortir d'on ne sait où avec son look d'actrice des années 60, un peu à la manière Demoiselle de Rochefort ou d'un film de Truffaut. Il y a aussi la poupée gonflable à la Lynch, les lesbiennes gothiques, la chienne… Personne ne joue dans le même registre et je pense que c'est intéressant pour le public. Ensuite, la mise en scène d'Éric Vigner donne l'unité au spectacle. Tout est un peu décalé, musical, avec sa façon à lui de travailler les mots, la précision du geste, la précision dans le corps. Éric a fait de la pièce un ballet théâtral.

Mon partenaire à moi est Micha Lescot. C'est un virtuose, un être inventif, d'une générosité, d'une délicatesse, d'un talent, d'une ambiguïté et d'une élégance extraordinaires. Il a une façon très particulière de jouer, sans jamais être narcissique. Je le regarde travailler avec son côté précis et très détendu en même temps. Comme lorsqu'il joue de dos. Il est à la fois un peu rebelle et irrévérencieux, tout en étant tout à fait galant. Il a une façon de jouer qui est très contemporaine, jeune, qui le rend très intéressant sur scène. C'est rare. Pour moi, c'est l'acteur qui a toutes les qualités. Je prends vraiment plaisir à jouer avec lui.

 

G.N. :

Quand j'ai lu la pièce, je trouvais que le personnage de Claire était celui avec le moins d'autonomie, non?

 

A.-M.C. :

C'est quand même une fantasmagorie masculine : les femmes sont des projections du personnage de Simon, mais aussi de l'auteur et du metteur en scène. Claire m'intrigue, je ne la comprends pas encore. Mais je crois que c'est parce qu'Éric nous pousse vers cette ambiguïté. Une journée, il me décrivait mon personnage comme étant naïf, virginal et vierge. Le lendemain, il était tout à coup lucide, intelligent et avait de l'expérience avec les hommes! Quand je joue Claire, je n'ai pas la même assurance que j'ai eue avec d'autres personnages, car c'est le genre de personnage qui évolue toujours. Dans le travail d'Éric Vigner, tu es toujours sur la corde raide, jamais dans le confort total. J'aime beaucoup la longue scène avec Micha, on est comme deux enfants qui jouent. Et puis, si dans le texte Simon repousse mon personnage, Éric Vigner a ajouté une dimension à la pièce en le faisant aussi me désirer. J'ai trouvé ça intéressant, le fait que Simon soit attiré tout en ayant peur. Cela rend la relation plus riche. Là, c'est un ballet entre les deux. Le choix d'Éric est tout de même qu'il va vers elle à la fin.

 

G.N. :

Maria nous disait qu'elle trouvait ce texte extrêmement honnête dans sa manière de traiter le thème de la peur des femmes…

 

A.-M.C. :

La peur des femmes se trouve manifestement au cœur du texte. La relation avec la mère dans la pièce est presque incestueuse. Il y a aussi l'homosexualité qui est au cœur de la pièce, l'ambiguïté, toute cette orientation sexuelle qui est contemporaine aussi, qui est différente chez les jeunes, qui montre une ambivalence, quelque chose de notre époque. Dès que Simon arrive pour entrer dans la chambre de sa mère, il a très peur. De sa sexualité. Finalement, la chienne, qui pour moi représente la sexualité et qui est jouée magnifiquement par Marie-France Lambert, c'est la trouvaille de la pièce. Elle amène les notions d'interdit, de véritable transgression. C'est avec la chienne que Simon va faire l'amour. La transgression est présente dans toute la pièce. Je trouve aussi très intéressant le choix de mise en scène qui fait qu'on ne sait pas si le personnage de la pute est un homme ou une femme.

C'est une pièce sans complexe. Il n'y a pas de jugement moral, même si on sent la vision de deux hommes sur ces femmes-là et sur le personnage masculin. L'œuvre est vraiment signée par ces créateurs. Ce n'est pas une pièce habituelle. Éric a pris des risques, il a eu du culot. Il a eu le courage de faire ce qu'il a fait. Et le défi pour les acteurs est alors de trouver le ton. Il y a un ton De Vos, il y a un ton Vigner et il nous faut naviguer là-dedans.

 

G.N. :

De retour au pays et à quelques jours de la première montréalaise, que ramènes-tu de cette expérience?

 

A.-M.C. :

C'est une aventure incroyable. Ma plus grande découverte a été celle de l'ouverture de tous ces êtres qui sont là sur scène. L'ouverture d'esprit, au-delà de la scène. Excuse-moi, là ça devient émotif, parce que c'est très important pour moi. Ce sont tous des gens tendus vers l'Autre, ouverts à l'Autre et attentifs à l'Autre. C'est beau ça. Et ce n'est pas donné à tout le monde. Il y avait un réel intérêt à l'endroit de l'Autre, de l'artiste, de la personne. C'est ce qui a été important pour moi dans toute cette aventure : la générosité et l'ouverture de ces actrices, de cet acteur, de tous ces artistes de la création que j'ai rencontrés. Ça m'a beaucoup touchée.

Je voudrais dire que la musique d'Othello Vilgard est une autre chose qui est très importante dans la pièce. Elle est toujours là, cette musique, et elle contribue au premier plan à l'unité du spectacle. Chaque personnage a son thème musical, avec des emprunts à d'autres musiques existantes. Comme on répétait avec la musique, je crois que celle-ci a donné un ton incroyable à la pièce.

 

G.N. :

C'est très juste. Sextett est une pièce pour un acteur et six actrices : cinq femmes et la musique!

 

 

 

Marie-France Lambert / WALKYRIE

 

« Tu t'arrêtes, je te tue. » Walkyrie

 

Ginette Noiseux :

Au moment où ESPACE GO te faisait la proposition de participer à la création de SEXTETT, pas une ligne n'avait encore été écrite. Nous n'avions même pas encore de titre. Qu'est-ce qui t'a incitée à te joindre à cette aventure? Cela répondait-il à un besoin à ce moment-ci de ta trajectoire d'actrice?

 

Marie-France Lambert :

Le projet répondait à toute sorte de désirs : le désir d'aller travailler ailleurs, de l'inconnu, de retrouver Éric Vigner sur une création d'un texte à déchiffrer ensemble, de travailler pour GO et avec Anne-Marie Cadieux, qui est ma grande amie.

 

G.N. :

C'est la deuxième fois que tu travailles sous la direction du metteur en scène Éric Vigner, que tu as connu sur Savannah Bay de Duras à l'Espace GO. Comme actrice, comment décrirais-tu cette expérience?

 

M.-F.L. :

Comme metteur en scène, il a tout un langage, une approche du texte, du théâtre qui sont différents! Avec Duras, il était d'une précision maniaque avec les mots, et j'ai retrouvé chez lui, sur le texte de Rémi De Vos, le même amour des mots. Les mots sont de la musique pour Éric, du rythme, on dirait que c'est quelque chose qu'il ressent physiquement. Cet homme-là jouit des mots.

Ensuite, le corps doit venir les incarner, mais pas d'une manière naturelle, car le quotidien ne l'intéresse pas. Il faut aller au-delà des habitudes. Au début, ça peut être agaçant, contraignant. Il va chercher toutes les couches sous une phrase, aussi simple soit-elle, alors c'est très engageant et très difficile pour l'interprète. Mais après, tu comprends qu'il veut juste nourrir la phrase de toute sorte de pensées, de sensations. Ensuite, comme comédienne c'est à toi d'aller puiser dans cette matière. C'est dans ce cadre-là que se trouve ta liberté, c'est vraiment étonnant. Toute sa mise en scène est comme ça aussi, d'une très grande précision, même si dans le travail, d'une répétition à l'autre, tout peut changer. Éric veut qu'on additionne ce qu'il nous dit, que l'on s'approprie ses différentes indications pour en faire ressurgir notre propre imaginaire par rapport au personnage. Il faut donc être très solide et autonome pour travailler avec lui. Il ne faut pas être en attente d'être sécurisée, car il est très persistant et pas du tout paternel!

 

G.N. :

Dans Sextett, les femmes, réelles ou imaginaires, sont soit idiotes (ou semblent l'être en dégageant une incompréhension totale de ce qui se passe dans l'immédiat), soit putes (travesti siliconé style poupée gonflable), soit des voisines qui sont respectivement lesbiennes et bisexuelles (sans compter qu'elles se bombardent de vulgarités et d'insultes sexuelles de toutes sortes). De surcroît leur chien est une chienne qui est aussi une femme. Et l'on apprend que la mère de Simon était transsexuelle! Il y a souvent des situations très drôles, parce que complètement absurdes. Et quand ces femmes, totalement subversives s'offrent à Simon, elles nous plongent, comme public, dans l'inconfort et laissent Simon dans la plus grande confusion, à commencer par celle de sa propre sexualité!

 

M.-F.L. :

Je crois que c'est Éric qui a dit que pour lui, l'humour est nécessairement lié à des choses graves. Plus c'est sérieux, plus on a besoin d'en rire. C'est aussi ça Sextett. Au premier contact, la pièce, bien qu'étrange, semble d'abord fluide, avec son ton « comme ça », d'une grande légèreté. On a écrit « comédie érotique », ça met en scène la confusion des désirs sexuels. C'est une comédie contemporaine et c'est parfois très drôle. Dès que Simon veut dire oui au désir d'une des créatures de Sextett, quelque chose l'en empêche, l'empêche de devenir un homme... Cette pièce, elle est aussi inquiétante parce qu'elle aborde ce sujet : la peur des femmes.

 

G.N. :

Quand tu as reçu le manuscrit de Sextett, tu as découvert que tu joues le rôle d'une chienne, personnage charnier de l'imaginaire de cette pièce. Avec Éric, comment avez-vous abordé Walkyrie?

 

M.-F.L. :

J'ai essayé d'arriver là très vierge, très ouverte à tout. Mais je n'avais pas envie d'essayer d'être un animal, de me retrouver à quatre pattes, de trouver une gestuelle canine. On s'est demandé longtemps : « Est-ce une femme qui joue un chien ou est-ce un chien qui joue à être une femme? » Moi, j'ai décidé que c'est une femme qui joue un chien. C'est un fantasme tout ça, un fantasme qui pourrait se passer entre deux clignements d'œil du personnage de Simon, comme nous le disait Éric. En plus, Simon s'évanouit au début de la pièce, alors on peut penser que tout ce qui va advenir à partir de là se passe pendant sa perte de conscience et que c'est son inconscient qui appelle toutes ces créatures féminines. La chienne représente la sexualité en dehors des freins de la moralité, une part d'ombre, un interdit, un fantasme comme celui de baiser avec un animal qui ne porte aucun jugement. Je me suis rapidement enlignée là-dessus : éliminer toute sorte de psychologie. J'arrive là. J'ai faim. J'ai soif. Je n'ai pas d'intention autre que satisfaire des besoins physiques.

 

G.N. :

Quand je pense à des rôles pour Marie-France Lambert, ce sont souvent à des rôles de femmes de tête, comme on dit. Dans Sextett, on te retrouve dans un tout autre registre. Quand tu entres en scène, tu es d'une sensualité magnifique et offensante à la fois. L'inquiétude traverse la salle. Évidemment, cette apparition d'une femme chienne transgresse nos tabous, et notre éducation. C'est très dérangeant. On ne sait pas si on a vraiment envie d'assister à ça.

 

M-F.L. :

Ce que je trouve beau, c'est que malgré le fait que j'incarne une bête, ça reste une bête qui est élégante. J'aime beaucoup avoir cette tête de chien, de bull-terrier avec ce corps très féminin et sexy. C''est l'fun de jouer un personnage sexy à 45 ans. Ce sexy-là est beau parce qu'il a de la force, c'est un corps qui est triomphant, fier. Au début, je me butais contre le souhait d'Éric de me voir vêtue de façon très moulée avec des talons hauts. Un peu parce que j'ai été longtemps à me dire qu'une femme pouvait être sexy pieds nus ou en running shoes. Mais je dois m'incliner, le talon haut pour Walkyrie est vachement sexy!

 

G.N. :

Pour jouer Walkyrie, tu as eu aussi à relever ce défi de taille qui est de porter un masque.

 

M.-F.L. :

Je n'avais jamais fait ça! La lumière d'une actrice, son contact avec le public vient souvent des yeux, ce sont les phares au théâtre. Au début, avec ce masque, je me sentais coupée de mes moyens, coupée de Micha, mon partenaire sur scène. Je me sentais enfermée dans cette espèce de tête de chien. C'est un art en soi le travail avec le masque, certains y travaillent durant des années! J'ai lutté contre ça, je rageais, je me demandais comment j'allais faire pour m'exprimer. Il me restait mon corps, mais j'avais beau m'agiter, il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas.

Erhard Stiefel, le concepteur du masque, a assisté à quelques répétitions et il a soulevé un point formidable. Il a dit à Micha : « Tu sais, c'est toi qui va faire exister ce chien, c'est toi qui fais vivre le masque, ce n'est pas elle. » Même sans masque, c'est la base du jeu : si l'autre te fait une scène incroyable de colère et que tu ne le fais pas vivre à travers ton regard, et bien c'est mort. À partir de ce moment-là du travail, Micha ne m'a plus quittée des yeux. Là, ça a été magique. J'ai juste à être là et à le regarder et si lui ne me quitte pas des yeux, il y a un danger qui se fait sentir. Je deviens dangereuse, menaçante. S'il me tourne le dos, c'est fini, la scène ne fonctionne plus. Ça se fait à deux.

Le théâtre, c'est ça. L'amour, la vie et tout le reste. Tout seul, on n'arrive à rien.

 

 

 

MARIA DE MEDEIROS / JANE

 

« Ai-je l'air d'une femme à qui l'on dit non? » Jane

 

Ginette Noiseux :

La première fois que tu as lu le texte, qu'est-ce qui t'a le plus étonnée?

 

Maria de Medeiros :

Mon premier étonnement vient d'abord de l'originalité du processus. Parce qu'en général, quand on accepte de faire une pièce de théâtre, c'est une pièce qui a été écrite il y a des centaines d'années ou au moins depuis un an ou deux. Là, on était déjà réunis, on avait des dates fixées dans notre calendrier, on avait fixé des accords et on n'avait pas lu le texte encore!

On est partis sur la base de la confiance, car je connais Éric depuis très longtemps. C'est mon plus vieil ami en France, dans le domaine théâtral. J'y suis arrivée à dix-huit ans et mon copain de classe, dans le premier cours où je me suis retrouvée, c'était Éric. Après, on est passés au Conservatoire ensemble et on a fait beaucoup de choses dont Elvire Jouvet 40, qui a été une expérience très forte. Par la suite, on est toujours restés en contact Éric et moi. J'ai toujours suivi son travail. Je connaissais aussi Rémi De Vos grâce à lui. L'aventure est partie sur cette base de confiance, voilà pourquoi j'ai accepté sans savoir ce qu'allait être le texte.

Quand j'ai reçu Sextett, je n'ai pas eu d'opinion très formée tout de suite, car je crois que c'est une pièce qui gagne à être fréquentée.

En fait, je trouve que c'est un texte très honnête de la part de Rémi parce qu'il a vraiment laissé aller son inconscient. En plus, il a travaillé, ça se sent dans le texte, sur les gens pour qui le projet était dessiné, c'est-à-dire pour le groupe d'actrices, pour l'acteur et pour le metteur en scène – parce que je pense qu'il y a beaucoup d'Éric aussi dans cette pièce. En ce qui me concerne, pour le personnage de Jane, il apparait évident qu'il a travaillé sur un matériau biographique. J'ai grandi en Autriche, à Vienne. Il y a beaucoup de références à la musique classique et j'ai grandi dans le milieu de la musique classique parce que mon père était compositeur classique et donc, toutes les références à Schubert, les textes en allemand, les textes en portugais, les références à la bossa-nova que j'adore (je travaille beaucoup sur la musique brésilienne en tant que chanteuse), le fado... Il a réuni des choses qui ont directement à voir avec ma biographie. D'ailleurs, ce sera difficile à l'avenir de trouver une actrice qui réponde à tous ces critères! (Rires)

 

G.N. :

Dans mes échanges avec les comédiennes de la troupe, certaines ont souligné que Sextett mettait en scène la peur des femmes.

 

M.d.M. :

Il est assez rare de voir sur scène des personnages féminins exprimer leur désir. Mais en même temps, la façon dont ces personnages le font est sortie d'une imagination très masculine, complètement. Elle n'a aucune réalité féminine dans sa façon de s'exprimer, elle correspond vraiment à un fantasme masculin. C'est un texte qui a été écrit avec beaucoup de contraintes pour Rémi : qu'elle traite des femmes, qu'il y ait de la musique pour la saison théâtrale du Rond-Point, qu'elle soit écrite pour ce groupe d'actrices et cet acteur…

Une des contraintes était d'écrire sur le désir, puisque c'était le thème de la saison de Lorient, mais je crois que c'est une pièce sur le refoulement, plus que sur le désir. On voit un personnage qui est incroyablement refoulé et qui a des désirs refoulés. Je pense que l'homosexualité est un maître mot aussi de cette pièce. C'est peut-être une des clés de lecture par rapport à la terreur que les personnages féminins inspirent au personnage de Simon. Il s'agit d'un beau texte sur le refoulement aussi.

C'est honnête aussi dans l'acceptation de sa misogynie. À mon sens, ce n'est pas une pièce féministe, contrairement à ce à quoi on s'attendait. C'est une pièce qui tient compte de la misogynie, qui existe de fait, dans la société française et qui gagne du terrain chez les gens jeunes. C'est-à-dire que, dans la génération de mes parents, les hommes avaient comme une culpabilité par rapport à leur misogynie. Alors que les gens plus jeunes ont retrouvé des réflexes très misogynes sans culpabilité! Et je pense que le texte est honnête aussi par rapport à ça, qui est abordé de manière assez surprenante.

 Je m'attendais à lire un texte sur les femmes dans lequel celles-ci ont beaucoup d'importance et, à la lecture du texte, j'ai découvert un personnage masculin complètement central entouré par cinq femmes qui lui réclament à corps et à cris « Baise-moi, baise-moi! ». En même temps, je pense que Rémi, dans son texte, dit « Voilà le maximum de féminisme auquel la société française arrive en ce moment. »

 

G.N. :

Je suis assez d'accord avec toi. (Grand éclat de rires) Et toi donc, comme actrice, comme femme de scène et artiste engagée, tu t'es sentie comment d'être au service de cette parole-là? Est-ce que ça t'a posé problème?

 

M.d.M. :

Comme je le disais, je trouve qu'il y a une honnêteté fondamentale dans le texte de Rémi et à partir d'une telle qualité, il devient toujours possible de travailler et de créer. Parce que c'est un texte qui admet les limites, les refoulements, la peur, c'est un texte qui admet tous ces complexes qui font partie du machisme. La pièce traite bien plus du machisme que du féminisme. Et comme c'est un texte qui l'admet de façon honnête, on peut tout à fait relever le défi et le prendre comme une critique d'un tel machisme.

 

G.N. :

Comment as-tu investi le personnage de Jane?

 

M.d.M. :

J'ai essayé de travailler avec les mots, avec l'humour, parce qu'il y a beaucoup d'humour dans l'écriture de Rémi. Il ne me connaît pas bien du tout, il ne m'a croisée que deux ou trois fois. Il s'est renseigné auprès d'Éric qui lui a dit :  « Bon bien, Maria, elle est comme ça, elle a vécu ci, elle a vécu ça, bla-bla » et son imagination a forgé ce personnage qui est très beau et qui me touche parce que je sens bien qu'il a travaillé comme ça de bric et de broc avec des informations qu'il avait eues sur moi. Ça m'amuse beaucoup de jouer un personnage qui lui-même joue avec ma biographie.

 

G.N. :

Jane est un personnage tout à fait truculent. Quand elle entre sur scène, on est ravi parce qu'on n'a aucune idée de ce qu'elle nous prépare, de ce qu'elle va faire. Puis, il y a une élégance, une vivacité dans ce personnage qui font qu'on y est très attachés, qu'on a très hâte de la revoir.

Et cette rencontre avec Marie-France et Anne-Marie, comment se vit-elle? Tu es déjà venue à Montréal, donc tu connais, tu as des amies comédiennes ici.

 

M.d.M. :

J'adore Montréal. J'ai effectivement la chance d'avoir travaillé sur quelques projets ici. J'ai un bon rapport avec Montréal, mais je ne connaissais ni Anne-Marie, ni Marie-France de manière personnelle et ça a été un bonheur… mais un vrai bonheur! J'étais vraiment très heureuse qu'elles soient dans cette aventure. Parce que ce sont des comédiennes puissantes et, justement, elles avaient un regard neuf, elles avaient la distance nécessaire pour rigoler de tout, pour prendre le texte justement avec la distance qu'il fallait, avec le regard critique qu'il fallait. C'est vraiment le pied de travailler avec elles!

 

 

 

Johanna Nizard / SARAH

 

« De quoi as-tu peur?  Elle l'enserre de ses bras. Le baiser de la mort. » Sarah

 

Ginette Noiseux :

Johanna Nizard est-il un nom juif, arabe, égyptien?

 

Johanna Nizard :

Le nom et mes origines sont berbères. Mon père est un Juif tunisien d'origine berbère et ma mère est Juive géorgienne. Deux extrêmes, la rousse et le brun!

 

G.N. :

Dans SEXTETT, ton personnage, chante en arabe. Est-ce une décision commune entre Éric, Rémi et toi? Cela me semble tellement provocant, d'autant plus que ton corps et ton visage sont cachés derrière un costume burlesque de poupée gonflable.

 

J.N. :

C'est Rémi qui m'a demandé si je pouvais chanter en arabe. Mon père a toujours refusé de parler arabe à la maison parce qu'il a toujours voulu être Français, mais toute ma famille, mes grands-parents, parlaient arabe. J'avais envie de revenir à ce que j'étais, en tout cas à ce 50% de ce que j'étais. Il ne faut pas oublier que Rémi a écrit ces personnages pour chacune d'entre nous, à partir, parfois, de certains repères biographiques. J'aurais pu chanter en hébreux, mais j'ai refusé parce que j'avais envie de me relier à ma moitié tunisienne. Mon personnage s'appelle Sarah, un nom porté par beaucoup de Juifs, mais aussi par beaucoup d'Arabes.

 

G.N. :

Que raconte cette chanson?

 

J.N. :

Elle dit tout le contraire de ce que Sarah est en train de faire : « Il m'est interdit de t'aimer, ne m'approche pas, je ne veux plus t'aimer, tu es coupable de tout, après ce que tu m'as fait. » Il s'agit d'un règlement de compte après une séparation. C'est magnifique parce que ça crée un formidable paradoxe.

 

G.N. :

Juste pour situer ton personnage dans la fable de SEXTETT, Sarah est la première fille avec laquelle Simon a fait l'amour…

 

J.N. :

C'est elle qui a dépucelé Simon, en gros. À mon avis, c'est une femme qui a dû connaître pas mal d'hommes avant. Elle est la copine de quartier, la copine d'enfance, la fille qu'on n'oublie jamais.

 

G.N. :

Mais on n'est pas dans le réel, c'est une projection de Simon, complètement fantasmée…

 

J.N. :

Complètement fantasmée, oui. Sarah est un renouement étrange, qui n'est pas réel, et qui porte tout le potentiel de vie et d'inquiétude de Simon.

 

G.N. :

Comment avez-vous abordé ce personnage-là en répétition?

 

J.N. :

On l'a abordé comme une « bimbo », une Américaine surfaite et refaite de partout, comme une poupée Barbie. La Betty Boot d'aujourd'hui, quoi.

 

G.N. :

Un personnage à la Copi …

 

J.N. :

Oui, à la Copi, très clownesque. Je trouve que Sarah est un personnage très poétique, très lumineux et je la vois même comme un personnage nostalgique : la chaleur des cœurs adolescents, les choses qui reviennent, les sensations, les mots qu'on dit, l'époque de quand on a 15 ou 16 ans, les expressions, les jeux, la connerie, la liberté d'être ce qu'on est dans une chose complètement exaltée, exaspérée et exagérée.

 

G.N. :

Ton personnage est tout de même vulgaire, grotesque, mais aussi très drôle… Comment avez-vous fait évoluer Sarah du texte à la scène?

 

J.N. :

Petit à petit. À la lecture, j'étais complètement perdue… Je me demandais ce qu'on allait bien pouvoir faire avec ce machin. J'ai été perdue pendant deux ou trois semaines. Et petit à petit, avec Éric, nous y avons ajouté une couleur, puis une autre, et encore une autre, et les choses s'accumulaient. Nous avons travaillé l'araignée, l'insecte, les cabrioles, les positions de baise… Tout était « trop ». Et je me retrouve en plus à jouer une femme, qui n'est pas vraiment une femme. Éric m'a aussi dirigée là-dedans : je rentre sur le plateau en me disant que c'est aussi un homme qui joue à la femme En fait, le défi c'était de trouver la Sarah du « trop », mais juste. D'être énorme, mais sur la ligne juste.

 

G.N. :

Et comme femme, comme actrice, de jouer ce personnage-là…

 

J.N. :

Je ne me suis jamais sentie aussi bien dans le corps. Parce que je suis cachée, il ne peut rien m'arriver, mais je peux tout faire. C'est très dangereux. C'est vraiment sur une ligne, sur un fil. C'est un rôle très casse-gueule, mais il n'est pas casse-gueule dès le moment où tu sais quels sont les objectifs. Je viens pour bouffer Simon, pour le tuer, pour le piquer.

 

G.N. :

Comment les gens ont-ils reçu la pièce? Quand tu rencontrais par exemple de jeunes étudiants, comment ont-ils réagi devant les propositions de ce spectacle?

 

J.N. :

Beaucoup de références au cinéma, à Lynch. En fait, beaucoup de références au trouble, à la gêne. Plusieurs m'ont dit qu'ils n'étaient pas bien à l'arrivée de la chienne. La chienne, tu la prends, tu l'acceptes et tu vas jusqu'au bout. Ou tu refuses et ce n'est pas possible, pas gérable, pas regardable. Mais Sarah donne, dès le départ, le ton à la pièce, elle avertit les spectateurs d'une certaine manière de ce qu'ils vivront en leur disant : « Attention, on est là pour rigoler, mais pas complètement. » Tout ça avec l'apparence de la légèreté. Rémi De Vos, il est terrifiant. Son texte ne fait pas de cadeau, il va jusqu'au bout. Je trouve que le personnage de Simon c'est un Hamlet de 2010. C'est quand même une quête de soi dans un endroit où tout est questionné et tout est ouvert, un gros déballage de tout. Le rapport aux femmes, le rapport à la mère, le rapport à la chair, à la descendance, le rapport à qui je suis, d'où je viens, qui je suis aujourd'hui, le qui, le quoi, le comment, le tout… C'est un bordel de questions. Et c'est assez provocant, dérangeant, très radical.

 

G.N. :

Et c'est quoi, cette radicalité là pour toi?

 

J.N. :

La radicalité c'est de dire les choses comme les dit Rémi, aussi simplement et cruellement. Par exemple, lorsque Jane revient et qu'elle dit à Simon : « Qu'est-ce que vous êtes en train de faire avec cette chienne? », il avoue tout, dit tout, et c'est là que cette radicalité est merveilleuse parce qu'il dit jusqu'où il a été dans la recherche de lui-même, dans les recherches aussi sur son homosexualité, il dit tout de lui. Il en arrive à un abandon total, tout est possible. Tout est explosé, tout est mis à nu.

 

G.N. :

Est-ce que, pour toi, Simon est homosexuel?

 

J.N. :

Non, parce qu'il est tout! Et c'est ce que je trouve radical dans cette pièce aussi. Je suis une femme et demain je peux tomber amoureuse d'une femme. Ou d'un autre homme. On l'a tous en nous, et c'est pour ça que le rôle de Sarah est dur et beau en même temps, parce qu'il est tout. De manière cérébrale, on est tous transsexuels. Je trouve que la femme est un magnifique homme!

 

G.N. :

As-tu l'impression que le public va réagir différemment ici?

 

J.N. :

J'ai toujours pensé que les Canadiens sont des super fous, des gens qui ont envie de voir de nouvelles choses.

 

G.N. :

Comment était le travail avec Anne-Marie et Marie-France?

 

J.N. :

Tu touches la corde la plus sensible de cette aventure. J'ai rencontré mes sœurs de théâtre. Vraiment.

 

G.N. :

Est-ce que l'approche du jeu était différente?

 

J.N. :

Non. Ces filles sont puissantes, elles sont des reines, donc elles connaissent leur valeur. Elles sont des flippées comme toutes les actrices, des « traqueuses », mais elles savent. Donc elles sont très simples, très généreuses… incroyablement généreuses. Ce sont de vraies femmes, avec tout ce qu'il y a à l'intérieur et tout ce qu'il faut être, en plus d'être rayonnantes. Pour moi, elles sont deux exemples. Je suis amoureuse de ces filles.

 

 


Jutta Johanna Weis / BLANCHE

 

« Ton père a commis l'horreur indicible. » Blanche

 

Ginette Noiseux :

Jutta, comment en êtes-vous arrivés à vous rencontrer Éric et toi?

 

Jutta Johanna Weiss :

Je suis Viennoise. J'ai quitté l'Autriche pour aller vivre trois ans à New-York où j'ai poursuivi ma formation de comédienne en anglais. J'ai ensuite été invitée par l'Académie Expérimentale des Théâtres à me joindre à un groupe d'acteurs français pour un travail de recherche avec Andreï Serban, à Avignon, et au CNSAD, à Paris, où j'ai rencontré Anatoli Vassiliev. Je l'ai suivi à son École d'Art dramatique, à Moscou, où plusieurs personnes connaissaient Éric Vigner. De retour à Paris, j'ai été recommandée par les acteurs français avec lesquels j'avais travaillé et j'ai passé des auditions pour Marion Delorme qu'Éric Vigner mettait en scène. Éric cherchait une musicalité différente pour faire entendre les vers de Victor Hugo. Alors il m'a confié le rôle! (Rire cristallin)

 

G.N. :

Et ça a été le début d'une authentique aventure artistique…

 

J.J.W. :

Oui, qui dure depuis 1998.

 

G.N. :

Tu es artiste associée au CDDB, un théâtre que tu fais grandir. Tu es la muse d'Éric Vigner comme actrice, en plus d'être sa compagne de vie aujourd'hui. Comme artiste, comment décrirais-tu le travail que tu poursuis avec Éric?

 

J.J.W. :

Nous nous rencontrons sur l'intérêt que nous portons à la langue. C'est un intérêt particulier qui n'est pas psychologique, mais qui est presque mystique. L'esprit des mots, le son des mots, l'action des mots, c'est une passion qui nous lie. Sans vouloir être intellectuelle, c'est sûr que les mots, chacun d'eux est important. Quand tu transgresses les langues surtout, ce qui est mon expérience à moi.

Pour moi, Éric est un orfèvre de la scène. Il travaille avec les acteurs comme avec des pierres précieuses qui ont leurs propres qualités, leurs propres couleurs. Il libère nos énergies. L'espace est notre écrin. Il met toutes les pierres dans une boîte où elles agissent d'elles-mêmes. C'est quelque chose d'assez fou, parce que les décors ne sont pas réalistes…

 

G.N. :

…??? Tu veux dire « les décors » ou « des corps »?

 

J.J.W. :

Les corps ne sont pas réalistes non plus. Les décors… et les corps. Tout cela est lié. Éric est metteur en scène, mais aussi scénographe. Il propose aux acteurs une maison dans laquelle il faut vivre et qui est intimement liée à l'énergie que nous allons explorer, déployer, et partager avec le public. Ce n'est pas quelque chose que tu apprivoises en une journée. Mais c'est aussi le travail à faire dans ton corps. Dans Sextett, par exemple, il y a deux mondes qui se rencontrent, celui du Ciel, côté jardin, et celui de l'Enfer, côté cour, avec ces formes rouges ondulantes. Comme les motifs picturaux de l'espace, les filles, dans cette pièce, ne sont pas des formes sages. Elles sont des formes un peu excessives. Féminines, mais excessives.

Dans le travail avec Éric, il faut intégrer dans le personnage l'espace à parcourir, la matière, les couleurs, tout comme le vêtement. Ce sont des choses qui te nourrissent beaucoup comme actrice, qui te font bouger différemment. Pour Sextett, nous sommes sur un plancher de velours en plus, ce qui est assez particulier. C'est une surface qui n'est pas lisse. À partir de là, tu crées des parcours avec les autres. Mais qui ne sont jamais psychologiques. Ce qui ne serait pas intéressant. Ce qui fait du théâtre un acte artistique, c'est quand tu mets tous ces éléments en vibration entre nous et le public. C'est mettre en forme quelque chose dont on est conscient à certains endroits et inconscient à d'autres. Le théâtre ne peut être l'expression des idées dans une tête.

Il y a beaucoup de façons de faire du théâtre, mais Éric fait un théâtre présent. Ce n'est pas un théâtre intellectuel, c'est un théâtre qui est donné, là, ici et maintenant. Un théâtre qui est partagé avec des gens qui viennent le voir. Éric ne travaille pas avec un 4e mur. Il demande aux acteurs, de s'ouvrir. Ce n'est pas l'idée d'ouvrir le 4e mur, c'est plutôt de travailler avec le corps entier du théâtre, de le transformer, d'intégrer le spectateur, énergétiquement.

 

G.N. :

Dans Sextett, à l'exception de la mère (absente parce que décédée) et de Blanche, ton personnage, tous les autres personnages féminins s'offrent à Simon. Quel rôle joue Blanche dans l'imaginaire de SEXTETT?

 

J.J.W. :

Le texte a été écrit pour nous, les comédiennes, et pour Micha Lescot. Sextett est une pièce qui dépasse les rôles, les personnages, qui dépasse les hommes et les femmes. Pour moi, Blanche, ce n'est pas un rôle, ce n'est pas un personnage. Je pourrais te parler de Blanche de A à Z, mais ce serait insuffisant. Pour tout ce que je viens d'évoquer. Décrire Blanche sans l'espace et les spectateurs, ce serait incomplet. Oui, je peux te dire que pour moi, c'est une fille qui aime les hommes, même si elle dit le contraire. Blanche est pour moi comme la musique de Schubert, qui ne glisse pas, qui reste sur les notes. C'est un personnage qui vit dans la précision. Elle cherche une vibration, elle cherche une note. Quand tu regardes l'histoire, tu constates que les personnages sont des fantômes d'une manière ou d'une autre. Tu ne joues pas un fantôme sur scène, mais tu sais que tu cherches à communiquer quelque chose sur une certaine note ou sur un certain texte. Blanche vient révéler à Simon une complexité de la vie, mais en même temps, elle est humour. J'espère bien que les gens vont oser rire, qu'ils entendront la note de cet humour, bien qu'il soit un peu noir.

 

G.N. :

Est-ce que tu penses que Sextett aurait pu être écrite avant ce tournant du siècle?

 

J.J.W. :

Non, je ne crois pas… c'est très actuel. La dernière pièce que j'ai jouée, c'est Othello, qui à son époque a été écrite aussi pour une troupe précise. Othello devait être à ce moment-là beaucoup plus brûlant, beaucoup plus drôle et beaucoup plus ridicule qu'on se l'imagine. Et Sextett a cette qualité-là. La pièce est écrite pour des acteurs qu'Éric connaît partiellement et qu'il apprécie beaucoup. C'est un ensemble. Et une aventure qui s'inscrit aussi dans le brûlant d'ici et maintenant et qui je l'espère sera reçue dans son humour brûlant.

 

G.N. :

Le fait que vous vous retrouviez six comédiens de différentes origines amène un autre niveau de jeu, parce que chacun amène son école, son expérience. Mais c'est en même temps stupéfiant l'unité que l'on perçoit sur scène.

 

J.J.W. :

Oui. Anne-Marie est arrivée deux semaines après le début des répétitions et elle a intégré la troupe comme si on la connaissait depuis dix ans. Ça n'a pas été facile de répéter, il ne faut pas croire que tout est toujours miracle. Mais si on parle de fond, on aurait dit que nous formions une troupe qui travaillait ensemble depuis dix ans. Et on a toujours grandi, en répétition, en tournée, dans l'espace, etc. En plus, au théâtre, ce n'est pas donné de faire une production qui rassemble des intervenants de plusieurs pays.

On a toutes autour de 45 ans, nous sommes toutes des femmes qui ont vécu dans le milieu, qui ont des parcours différents, mais qui sont solidement ancrées dans le milieu…

Et ces cinq femmes sont vraiment dans l'énergie de ce qu'elles font. Ce ne sont pas des filles qui débutent quelque chose et c'est ce qui est intéressant. Elles sont des femmes. Elles sont vraiment des femmes. Avoir des collègues femmes affirmées dans ce qu'elles font dans cette profession-là, c'est très intéressant. Et l'énergie sur scène fonctionne très bien. C'est rare et c'est très fort.