Mot du metteur en scène

[…] la femme a toujours besoin de parure pour se faire valoir, et a-t-on jamais vu forêt suffire à parer une femme? C’est elle au contraire qui doit par sa présence rehausser la forêt, en cela elle ressemble à l’animal qu’on observe à travers des jumelles.  (LA PIANISTE, p. 212)

Elfriede Jelinek. Déjà, à l’évocation de son nom, se dessine un mystérieux paysage de ronces, de brumes et de rocs qu’habitent de sauvages animaux, tous proies les uns des autres. Jelinek veut d’ailleurs dire petit cerf en tchèque. Elfriede Jelinek, femme terrifiante, grinçante, glaciale jusqu’à la mort. Elfriede Jelinek, musicienne de formation, écrivaine par vocation, Viennoise authentique à la plume comme un bistouri. Elfriede Jelinek qui, d’un côté, traque sans merci l’hypocrisie et le mensonge autrichiens et de l’autre, dépèce froidement autant les travers des Femmes qui veulent à tout prix s’émanciper de leur perpétuelle condition d’opprimées que ceux des Hommes qui, héritiers d’une séculaire tradition barbare, ne savent au final que bêtement dominer. Pénétrer dans l’univers littéraire d’Elfriede Jelinek c’est entrer dans une forêt étrange de mots alchimiques, de pensées secrètes, angoissées et tordues, d’associations d’idées étonnantes, déstabilisantes et subversives qui semblent au premier abord impénétrables, mais se révèlent beaucoup plus limpides à force de fréquentation.


C’est donc avec beaucoup d’appréhension qu’a commencé le travail sur BLANCHE-NEIGE & LA BELLE AU BOIS DORMANT, les deux pièces qui ouvrent cet étonnant corpus qu’est Drames de princesses. Quelle ne fut pas notre surprise à tous, metteur en scène, comédiens et concepteurs, de constater que ces deux courtes pièces recelaient un immense potentiel de théâtralité où l’humour, les ressorts dramatiques et les multiples jeux scéniques pouvaient joyeusement trouver une place parmi les profonds méandres existentiels dans lesquels nous plonge cette immense auteure qu’est Elfriede Jelinek.


J’écris sur ce qui détruit, confie cette dernière à la journaliste Christine Lecerf (ça ne s’invente pas!) dans L’Entretien, passionnant livre constitué de conversations avec cette auteure honnie dans son propre pays. Ce féroce instinct de destruction qui se retrouve effectivement au cœur de l’abondante œuvre romanesque et théâtrale de Jelinek nous a paradoxalement insufflé une formidable pulsion créatrice. C’est ainsi que nous avons pu inventer cet improbable magasin « Autriche », lieu de tous les marchandages, afin qu’il serve d’écrin à ces deux contes féeriques, philosophiques, cyniques et maléfiques auxquels nous vous convions ce soir, éternels enfants dénaturés que nous sommes, hélas, trop souvent devenus.


En terminant, je souhaite tout le meilleur à cette artiste généreuse, inspirée et inspirante qu’est Sophie Cadieux. Je la remercie du fond du cœur de son invitation à inaugurer avec ce projet, sa résidence de trois ans au sein d’ESPACE GO. Que son amour de la vie et de l’art doublé de son immense talent illuminent les murs de ce stimulant lieu de création contemporain qu’est GO et touche le plus grand nombre d’entre nous. En ces temps troubles où pointent l’insensible, l’injuste, l’amoral et le brutal, la recherche de l’intelligence et de la beauté ne peut qu’être essentielle.
Bonne soirée.

 

Martin Faucher
Metteur en scène