
Pour faire bouger et vibrer le projet artistique d’ESPACE GO, Ginette Noiseux a proposé à la jeune comédienne Sophie Cadieux une résidence d’artiste.
Au cours d’un cycle de trois ans, la comédienne fouillera la question « À quoi je corresponds? » et posera un regard sur son rôle d’artiste, sur sa vie de femme et sur la trace qu’elle laisse à travers les traces des autres sur elle. Au-delà des créations qu’elle entreprendra et inspirera, ce sont ses questionnements, sa pratique et sa passion qui coloreront librement l’ensemble de la programmation, et ce, par la création d’objets dans l’espace, de performances et d’invitations spontanées à des artistes de sa génération.
La directrice d’ESPACE GO a souhaité rendre concrète l’expression « en résidence » en mettant à la disposition de Sophie un espace dans les bureaux d’ESPACE GO. L’artiste en résidence pourra se déposer dans le lieu, y élire domicile, y écrire et y rêver… Appuyée par les membres de l’équipe, elle développera ses projets et leur inventera une suite pour les deux saisons à venir.
GINETTE
L’idée d’ouvrir une résidence d’artiste à ESPACE GO est née de la préoccupation que j’ai depuis longtemps d’offrir notre espace de création à des artistes afin de le rendre habité.
Toutefois, la genèse de ce projet de résidence vient vraiment de ma rencontre avec toi, Sophie, en 2005, alors que tu jouais dans TOP GIRLS. Dès lors, nous avons commencé à nous voir souvent, à jaser le soir, à « perdre » du temps ensemble et j’ai pu au fil des ans te regarder évoluer, suivre le travail que tu faisais au sein de ta propre compagnie de théâtre, le Théâtre de la Banquette arrière. Un soir, je t’ai tout bonnement demandé si un projet de cette nature t’intéressait.
SOPHIE
De mon côté, je ne pensais vraiment pas que tu allais me proposer une résidence ou un projet de cette envergure. Je sentais que je commençais à avoir une certaine filiation avec toi, mais j’ai vraiment commencé à découvrir le travail de transmission qui s’effectuait entre nous lorsque tu m’as invitée sur le conseil d’administration d’ESPACE GO. Notre relation s’est développée au fil des rencontres, alors nous avons vraiment commencé à connecter ensemble. Parallèlement, en m’invitant à siéger sur le C. A. de GO, tu me permettais d’acquérir des outils pour ma compagnie. C’est curieux, quand tu m’as proposé la résidence d’artiste, j’avais l’impression que tu avais déjà mis la table pour moi, que tu avais déjà vu ce qui s’en venait.
GINETTE
C’est vraiment un projet d’échanges, c’est-à-dire qu’à travers nos conversations, nos discussions ad lib. autour d’un verre de vin, d’un café, d’un sandwich végétarien [rires], j’ai soudainement réalisé à quel point nos univers étaient filiaux, tout en étant complètement différents. Ton univers est pour moi un nouveau paysage à découvrir.
Le projet d’artiste en résidence est profondément lié à mon expérience féministe. La génération qui m’a précédée se trouvait dans une radicalité nécessaire à l’intérieur de laquelle l’homme n’avait pas sa place. Les féministes de ma génération ont suggéré que les hommes et les femmes puissent être partenaires égaux dans l’érotisme. Mais, on ne parlait absolument pas de romantisme parce que tout ce que nous aurions pu dire à ce moment-là aurait été perçu de la mauvaise façon. Ton univers mêle toutes ces questions, l’érotisme, le romantisme, l’hyper sexualisation, et il s’agit pour moi d’un nouveau paysage. Je voulais qu’avec cette résidence tu puisses introduire TON univers à ESPACE GO.
Je t’ai officiellement proposé le projet au printemps 2010. Il s’agissait de faire ensemble un projet de création, mais qui prendrait la forme d’une résidence sur trois ans. À partir de là, nous nous lancions toutes deux dans l’aventure en ouvrant les portes aux chances de l’invention. Le projet aura vraiment pris toute une année à se développer. Notre relation a évolué, s’est approfondie. Nous sommes allées à New York ensemble, pour nous inspirer, pour discuter et pour réfléchir à l’essence de cette résidence. Tu as travaillé très fort de ton côté, tu as lu beaucoup de textes… À ce stade-là du processus, la balle était dans ton camp. Il s’agissait alors pour moi de faire un travail d’accompagnement, parce que je ne voulais pas que ce soit mon univers qui soit mis de l’avant, mais bien le tien.
SOPHIE
Et cet univers artistique que tu me demandais de t’ouvrir, Ginette, c’était la première fois que je le mettais en mots. Rapidement, j’ai eu des flashs et l’idée d’une correspondance sur l’intimité de l’écriture féminine est venue. Plusieurs choses ont découlé de ces idées et chaque fois que nous nous sommes vues, nous ajoutions des jalons au projet. C’est vite devenu tentaculaire. Mon impression est qu’on a travaillé fort sur la manière de lancer la résidence, de mettre en branle le projet, même si finalement il n’est pas circonscrit sur les trois années, il n’est pas totalement déterminé…
GINETTE
… mais ce n’est pas un projet improvisé non plus, nous avons vraiment bien travaillé. C’est un projet qui s’est construit dans le temps et qui se construit toujours.
L’apport de Line Noël, directrice de la création et de la production à ESPACE GO, a été précieux parce qu’elle a une bonne écoute alors que moi je te pose beaucoup de questions! Line est vraiment complice du développement du projet de résidence. En fait, toute cette histoire en est une de complicités. Sans la complicité, ce projet ne pourrait exister.
Au cours de nos échanges, tu mentionnais aussi désirer qu’à travers cette résidence d’artiste tu ne sois plus perçue uniquement comme comédienne. Tu souhaitais mettre de l’avant toutes tes compétences, ton expérience en tant que directrice artistique d’une compagnie, et l’artiste polyvalente que tu es, qui touche à toutes sortes de formes d’art. Je me souviens de nos premières conversations où tu me parlais des tendances à New York, de certaines formes de théâtre, et nous réfléchissions à la manière d’intégrer tout ce discours à l’intérieur d’une résidence d’artiste où tu ne serais pas seulement une interprète. Ça me fascinait complètement. En même temps, nous réfléchissions au premier projet de production, en ouverture de la présente saison, et tu m’as proposé d’inviter Martin Faucher à prendre part au processus de réflexion.
SOPHIE
Je dirais que l’invitation lancée à Martin pour la mise en scène de BLANCHE-NEIGE & LA BELLE AU BOIS DORMANT a été l’élément déclencheur de mon implication.
Nous avons lu beaucoup de textes, toi, Martin, Line et moi en essayant de trouver LE texte qui nous interpellerait. Souvent, nous faisions le sommaire de nos lectures. C’est drôle parce que, finalement, nous avons rapidement trouvé un projet possible pour la saison 2012-2013 avant de nous arrêter sur celui-ci. Nous avons alors relu les Drames de princesses de Jelinek et l’idée de partager un projet de création avec Martin, dans cette folie où je joue deux personnages de princesses, nous a enthousiasmés.
Il y a dans BLANCHE-NEIGE & LA BELLE AU BOIS DORMANT une radicalité à contre-sens de ma nature, un côté extrêmement subversif; ça tire sur tout ce qui bouge. Je trouvais fort intéressant de confronter une auteure aussi dense que Jelinek à la nature joviale que les gens connaissent de moi. Il s’agit là d’une belle manière de poser des questions, de prendre position, de poser un constat. J’espère que ce projet va brasser la cage.
GINETTE
C’est le type de production qui montre jusqu’où la force de la connexion artistique et l’amitié artistique peuvent mener. Il s’agit d’un territoire connu d’ESPACE GO, qui a déjà présenté l’écriture particulière de Jelinek avec JACKIE, mais inconnu pour toi, même si cet univers te va comme un gant. Je trouve que c’est une vraie aventure de « contamination » réciproque.
Dans le cadre de ta résidence d’artiste, tu te poses la question : « À quoi je corresponds? » Je trouve formidable d'entreprendre cette résidence avec les archétypes de Blanche-Neige et de la Belle au Bois Dormant. Il s’agit de deux rôles traversés par une même pensée radicale, très subversive, très corrosive qui représentent un grand défi d’actrice (que tu relèves très bien). J’ai l’impression que ton approche de ces deux rôles est nourrie, peut-être inconsciemment, de toutes les discussions qu’on a eues depuis sept ans sur la place des actrices, sur la représentation théâtrale, sur ta vie de femme et sur l’idée que les gens se font de toi.
Bien sûr, notre relation peut sembler en être une de mentorat, mais je ne l’ai jamais vue comme ça, je ne suis pas dans cette dynamique. Je suis dans une relation d’égale à égale avec une artiste d’une autre génération que la mienne, qui a sa propre expérience et qui comprend aussi que j’ai la mienne. L’exploration de ce nouveau paysage me passionne.
SOPHIE
J’ai l’impression que la meilleure chose qui puisse nous arriver se définit comme une contamination de nos univers. J’espère que nous sortirons de l’expérience toutes deux changées… que quelque chose se sera passé entre nous deux et que ce ne soit pas unidirectionnel. Je refuse d’être victime d’une transmission ou d’imposer ma vision du monde à ESPACE GO…
GINETTE
…tout comme je ne veux pas être victime du devoir de transmettre quelque chose.
SOPHIE
Mais en même temps, à travers le récit de tes nombreuses anecdotes, j’en apprends tellement sur la manière dont les projets ont été déterminés, sur comment les événements ont été vécus, et sur cette force qui prend pour source la passion, plutôt que la raison.
Ces discussions ont beaucoup alimenté les questionnements que j’ai à l’aube du 10e anniversaire du Théâtre de la Banquette arrière. Après 10 ans d’existence, il faut parfois remettre les choses en question, faire ses propres « états généraux », réfléchir à la structure même de la compagnie. Nous sommes des artistes, devenus administrateurs par la force des choses. Par nécessité. Mes discussions avec toi m’ont permis de réaliser qu’il ne faut pas se laisser embourber par le côté administratif de l’art, mais qu’il faut plutôt foncer et faire ce que nous avons envie de faire, quitter les sentiers qui nous sont imposés pour faire le théâtre à notre manière.
Finalement, ce n’est pas seulement l’efficacité d’une structure qui fait qu’une compagnie existe après 30 ans; c’est la passion de faire des projets plus fous les uns que les autres, même si l’argent n’est pas toujours au rendez-vous. Bref, toutes ces discussions ont été pour moi très révélatrices!
GINETTE
Il est important aussi de faire la distinction entre un déficit financier et un déficit artistique. Une compagnie peut se relever d’un déficit financier, mais rarement d’un déficit artistique.
Mais il est vrai qu’à travers ce projet de créer ensemble, que ce soit des spectacles, des invitations faites à d’autres artistes ou même de vrais objets dans l’espace, nous créons chaque fois un lieu de rencontre ouvert au public où nous nous étonnons l’une et l’autre.
Merci Sophie.
SOPHIE
Merci à toi surtout.