
La porte du balcon est entrouverte, l'air froid semble nettoyer la pièce où je travaille. Je suis devant ma table. Devant la fenêtre. Devant la ville. Devant l'hiver. Au cœur de l'animal noir. Mon cahier de notes est rectangulaire, c'est la seule règle qu'il impose. Le reste, l'intérieur, page après page, c'est un désordre de réflexions, de ratures, de lignes, de flèches et de mots qui se frappent. Le rectangle est comme un ring. La foule de phrases et de prétentions d'idées sont comme dans une brume : floues, enfumées. Je voudrais tout relire, voir apparaître là quelques pistes malencontreusement abandonnées. Retrouver ici les premières impressions d'il y a sept ou huit mois. Peut-être qu'il y a là quelque chose, vérité perdue dans la précision, flash balayé qui flashe à nouveau, petit poème né de la suite des mots-clés. Mais je ne lis qu'à moitié, on croirait que je sais qu'il n'y a plus rien à trouver dans ce cahier couleur d'os, taché. Pas plus que dans les images trouvées par Geneviève et Marc.
Je regarde dehors et je vois défiler sur les toits de la rue voisine, entre les arbres les plus hauts, les contours des humains tracés par Hilling. Ils m'ont suivi, les criss. De la salle de répétition jusqu'à mon quartier, zombies, spectres, ils refont l'espace encore une fois, ils bougent lentement, méfiants autour des cheminées, tristes et gris.
Ce que je sens en les voyant, c'est à la fois une mélancolie qui use, une odeur de cuit, un goût du vide, et une immense immense immense envie de vivre.
Je ferme mon cahier noirci. Apprivoiser l'œuvre n'est pas un objectif. L'animal noir est maintenant entré dans nos corps. Il y était déjà. Juste le laisser vivre.
La pièce de Hilling ne peut plus, à cette étape-ci, se travailler seul. Il faut tous les autres souffles. En particulier, ceux des acteurs qui, tous les soirs, se jetteront des toits et des arbres.
Oui, fermer le cahier, laisser la porte entrouverte, laisser passer l'air froid et toujours trouver la beauté dans cette torpeur, cet engourdissement.
Claude Poissant
Metteur en scène et codirecteur du Théâtre PÀP
Le 10 décembre 2011